Hokusai, le fou de dessin et la vague qui a traversé l'Europe
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Hokusai, le fou de dessin et la vague qui a traversé l'Europe

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Une vague griffue, trois barques minuscules, un volcan au loin : l’image est si diffusée qu’elle a fini par ressembler à un logo. Elle reste pourtant un objet technique très précis, produit par quatre métiers différents, imprimé à la main sur papier de mûrier, vendu dans une boutique d’Edo pour le prix de deux bols de nouilles. Comprendre comment se fabrique une estampe japonaise change la façon de la regarder, et permet surtout de mesurer ce que les peintres parisiens des années 1870 y ont réellement trouvé. Le vieil homme qui l’a dessinée avait alors soixante-dix ans passés et allait bientôt adopter le nom d’artiste qui lui convenait le mieux : le vieillard fou de dessin.

Le vieillard fou de dessin

Katsushika Hokusai naît en 1760 et meurt en 1849, à quatre-vingt-huit ans. Sa carrière couvre donc sept décennies, ce qui explique l’étendue et l’inégalité de sa production : illustrations de romans populaires, cartes de voeux gravées pour des cercles de poésie, manuels de dessin, peintures sur rouleau, ensembles topographiques. Il change de nom d’artiste une trentaine de fois, non par caprice mais selon une pratique courante au Japon, où le nom marque une étape, une école ou un statut. Ces changements compliquent l’identification des feuilles anciennes, chaque signature correspondant à une période.

À partir de 1814 paraissent les volumes de croquis qui feront sa réputation d’observateur : silhouettes de lutteurs, danseurs, pêcheurs, animaux, vagues, plantes, grimaces. L’ouvrage était conçu comme un répertoire de formes pour apprentis, une sorte de dictionnaire visuel. Ces carnets circuleront plus tard en Europe et frapperont autant que les grandes feuilles en couleurs, parce qu’ils montrent le corps en mouvement saisi d’un trait, sans modelé ni ombre portée.

L’homme, d’après les témoignages, vivait pauvrement, déménageait sans cesse, travaillait tous les jours. Une note souvent citée le montre affirmant que rien de ce qu’il avait produit avant soixante-dix ans ne comptait, et qu’à cent ans il aurait peut-être atteint quelque chose. Cette insatisfaction méthodique est le contraire de l’inspiration romantique : elle relève d’un artisan qui mesure ses progrès.

Comment se fabrique une estampe japonaise

Planche de bois gravée, papier de mûrier et tampon rond posés sur un établi

Une feuille de ce type n’est jamais l’oeuvre d’une seule personne. Elle résulte d’une chaîne où l’éditeur occupe la position centrale : c’est lui qui finance, choisit les sujets porteurs, fait viser la planche par la censure et organise la vente. L’artiste fournit un dessin à l’encre sur papier fin. Le graveur colle ce dessin face contre bois sur une planche de cerisier, puis taille au travers, ce qui détruit l’original. L’imprimeur encre les planches successives et frotte le dos du papier avec un tampon plat.

Maillon de la chaîneGeste principalCe qui en dépend
ÉditeurCommande, finance, dépose le visaSujet, format, nombre de tirages
DessinateurTrace le dessin sur papier finComposition et cadrage
GraveurTaille la planche de cerisierFinesse et nervosité du trait
ImprimeurEncre, cale, frotte au tamponCouleurs, dégradés, densité
PapetierFournit le papier de mûrierSouplesse et profondeur des tons
Repères d’angleEncoches taillées dans le boisCalage exact des passages de couleur

Chaque couleur exige une planche et un passage. Les repères entaillés dans le bois garantissent que le papier revient exactement à la même place, faute de quoi les contours se dédoublent. Les dégradés de ciel ou d’eau ne sont pas imprimés mais essuyés à la main sur la planche humide, ce qui rend chaque tirage légèrement différent. Une estampe japonaise ancienne n’est donc pas une reproduction : c’est un objet unique produit en nombre, distinction que le vocabulaire européen a longtemps peiné à formuler.

Le contrôle administratif laisse lui aussi sa trace sur la feuille. Les autorités de la ville surveillaient l’imagerie populaire, interdisaient certains sujets politiques et exigeaient un cachet d’autorisation, souvent imprimé dans un angle. Ce petit sceau, longtemps ignoré des amateurs européens, sert aujourd’hui à dater les tirages à quelques années près. Les catalogues rigoureux le mentionnent au même titre que le nom de l’éditeur, dont la marque figure elle aussi sur la marge. Une feuille sans ces indices reste lisible, mais elle a perdu une partie de son état civil, et sa datation devient conjecturale.

Deux facteurs matériels comptent encore. La couleur imprimée en polychromie n’existe que depuis la seconde moitié du dix-huitième siècle, ce qui rend ces feuilles récentes à l’échelle de l’histoire japonaise. Et le bleu importé d’Europe, dit bleu de Prusse, devient abordable autour de 1830 : les grandes suites de paysages de cette décennie en tirent leur profondeur froide, impossible avec les bleus végétaux antérieurs, qui passaient à la lumière.

La grande vague, un motif calculé

La feuille la plus célèbre appartient à un ensemble consacré aux vues du mont Fuji, publié à partir des années 1830 et complété par la suite au-delà de son titre initial. Elle mesure près de trente-huit centimètres de large, format standard de l’époque. Le motif y est construit avec une rigueur qui doit peu au hasard : la vague occupe la diagonale, sa crête se divise en griffes régulières, la ligne d’écume descend vers le creux où se tiennent les barques, et le volcan apparaît minuscule dans l’intervalle, exactement au point où l’oeil se pose après avoir suivi la courbe.

Le renversement d’échelle fait tout l’effet. La montagne sacrée, sujet officiel de l’ensemble, devient un détail ; l’eau, motif ordinaire, devient monumentale. Les barques, chargées de poisson frais pour les marchés de la capitale, rappellent que la scène n’a rien de symbolique : ce sont des professionnels dans une mer difficile. Cette inversion des hiérarchies est ce qui frappera les peintres européens, formés à une tradition où le sujet noble occupe le centre et le premier plan.

Le dessin de l’eau mérite un temps d’arrêt. Hokusai a travaillé les vagues pendant des décennies, dans ses carnets, ses manuels, ses feuilles isolées, cherchant une formule graphique capable de rendre à la fois la masse et la découpe. La solution retenue combine des aplats sombres, une frange blanche dentelée et de fines gouttes détachées, sans aucun modelé. Le résultat tient de l’observation et du signe, ce qui explique sa force à toutes les tailles de reproduction.

Le voyage des feuilles vers Paris

Boutique parisienne du dix-neuvième siècle avec estampes japonaises épinglées au mur

Ces images arrivent en Europe à partir des années 1850 et 1860, quand le Japon rouvre ses ports. Une anecdote souvent répétée veut qu’un graveur français ait découvert un volume de croquis servant de papier de calage dans une caisse de porcelaine. L’histoire est trop belle pour être vérifiable, mais elle dit une vérité matérielle : ces feuilles n’avaient au Japon aucun statut d’oeuvre d’art, elles relevaient de l’imagerie populaire, et leur prix de revient était dérisoire.

Les grandes expositions internationales, les boutiques spécialisées ouvertes à Paris et les marchands importateurs font le reste. Un négociant installé dans la capitale publie à la fin des années 1880 une revue consacrée aux arts japonais, avec des planches en couleurs, qui devient l’outil de référence des collectionneurs. Le mot japonisme s’installe dans la critique française au début des années 1870 pour désigner cette vogue, qui touche d’abord la céramique et l’éventail avant d’atteindre la peinture.

Le succès a un revers documentaire. Les collections européennes se sont constituées sur des critères esthétiques, sans souci de l’éditeur, de l’état du tirage ou de la fraîcheur des couleurs. Beaucoup de feuilles conservées aujourd’hui sont des tirages tardifs, aux bleus affadis, très éloignés de ce que voyait un acheteur d’Edo. La même question de l’état, du tirage et de la main se retrouve dans la gravure européenne, comme le montre notre article sur le bois gravé de Félix Vallotton.

Ce que la génération impressionniste en retient

L’erreur serait de croire à une simple imitation. Les peintres français n’ont pas copié des motifs japonais, à quelques exceptions près : ils ont emprunté des solutions de composition. Le cadrage décentré, qui coupe une figure au bord de la toile. Le point de vue plongeant, qui écrase la perspective. L’aplat de couleur sans dégradé. La diagonale forte qui traverse le champ. Le vide comme élément actif, laissé sans remplissage. Ces cinq partis se lisent dans les toiles de danseuses, les scènes de bord de mer et les jardins peints des trois dernières décennies du siècle.

Un peintre néerlandais installé en France a poussé l’exercice jusqu’à recopier des paysages imprimés japonais à l’huile, en ajoutant des bordures de caractères recopiés sans les comprendre. D’autres ont accroché ces feuilles dans leur maison et les ont regardées quotidiennement pendant des années. Le résultat n’est pas un style japonisant, mais une libération du cadre : après elles, la peinture européenne s’autorise l’asymétrie et le hors-champ.

La transmission passe aussi par la pratique. Une peintre américaine installée à Paris, frappée par une grande exposition de feuilles japonaises tenue dans la capitale au tournant des années 1890, se met à graver elle-même des planches en couleurs, avec des scènes de toilette et de maternité traitées en aplats cernés. Ses estampes ne ressemblent pas à des pastiches : elles transposent un procédé dans un sujet occidental. Cette réappropriation par le métier, plutôt que par le motif, reste la forme la plus profonde d’influence, et la plus difficile à repérer pour un oeil pressé.

Cette circulation d’images bon marché qui finit par déplacer la peinture savante annonce un autre épisode, celui de l’objet ordinaire promu au rang d’oeuvre exposée, que retrace notre dossier sur le ready-made et le pop. Elle rappelle aussi que l’estampe a toujours été le véhicule le plus rapide des formes nouvelles, du recueil gravé d’après les peintres du dix-huitième siècle décrit dans notre article sur les fêtes galantes jusqu’aux affiches de la fin du dix-neuvième. Devant une vague imprimée il y a près de deux siècles, on regarde donc moins un chef-d’oeuvre isolé qu’un maillon particulièrement réussi d’une longue chaîne de transmission.