Anselm Kiefer, peindre avec les ruines de l'Allemagne
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Anselm Kiefer, peindre avec les ruines de l'Allemagne

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Anselm Kiefer est un peintre et sculpteur allemand né le 8 mars 1945 à Donaueschingen, installé en France depuis 1992. Son travail affronte l’histoire allemande, les mythes germaniques et la poésie de Paul Celan, avec du plomb, de la paille et de la cendre autant qu’avec de la couleur. Ses toiles pèsent, s’écaillent, vieillissent : c’est voulu.

Rares sont les artistes vivants dont l’œuvre se laisse aussi mal photographier. Une reproduction de Kiefer donne une image plate là où le tableau réel avance vers le spectateur de plusieurs centimètres, avec des reliefs de terre séchée, des tiges collées, des feuilles de métal ondulées. Ce décalage explique bien des malentendus, et il justifie de reprendre l’affaire dans l’ordre : d’où vient cet homme, ce qu’il a fait en 1969, ce qu’il met physiquement sur ses supports, et pourquoi la France est devenue son terrain principal.

Né en mars 1945, dans un pays en gravats

Le jour de sa naissance, la maison voisine de celle de ses parents est détruite par un bombardement. Kiefer a raconté avoir grandi en jouant dans les décombres, en manipulant des briques et du béton cassé : l’attirance pour la ruine vient de là, avant toute lecture et toute théorie.

En 1963, une bourse de voyage lui donne l’occasion de suivre l’itinéraire de Van Gogh, des Pays-Bas à la Belgique puis à la France. Le peintre néerlandais restera une référence tenace, jusqu’aux expositions de 2025. Trois ans plus tard, en 1966, Kiefer abandonne le droit et les langues romanes à l’université de Fribourg-en-Brisgau et se forme auprès du peintre Peter Dreher. La même année, il visite le couvent de la Tourette à Éveux, bâtiment de béton brut dont la mémoire affleure dans ses architectures peintes.

La suite est méthodique. Premier atelier à Karlsruhe en 1968, études à la Staatliche Akademie der Bildenden Künste auprès de Horst Antes en 1969, première exposition personnelle en 1970 à la Galerie am Kaiserplatz de Karlsruhe. En 1971, il s’installe à Walldürn-Hornbach et commence à soumettre son travail à Joseph Beuys, à Düsseldorf, qui l’encourage à traiter l’histoire allemande par l’image symbolique. Sa première exposition muséale attend 1977, au Bonner Kunstverein.

Occupations, 1969 : le geste qui a fixé sa réputation

Ancien numéro de revue d’art ouvert sur une double page de photographies en noir et blanc

Entre l’été et l’automne 1969, Kiefer voyage en Suisse, en France et en Italie et se fait photographier en noir et blanc, le bras levé dans le salut hitlérien, devant des paysages et des monuments de pays occupés par l’Allemagne pendant la guerre. La série s’appelle Besetzungen, Occupations. Elle n’est pas montrée sur le moment : elle passe d’abord dans des livres d’artiste de 1969, dont Heroic Symbols II et For Jean Genet, exposés seulement en 1978.

La publication véritable date de 1975, dans le numéro 12 de la revue colonaise Interfunktionen, avec dix-huit photographies choisies et séquencées par l’artiste lui-même. La réception est brutale. Benjamin Buchloh, qui dirigeait la revue, défend un travail sérieux sur l’histoire allemande. Le sculpteur Marcel Broodthaers, lui, retire ses contributions en lançant une question restée célèbre : qui est ce fasciste qui se croit antifasciste ? Son départ fragilise le financement du titre, qui décline.

L’affaire dépasse la querelle de personnes. L’Allemagne fédérale des années 1970 vivait sur un consensus tacite proscrivant toute reprise d’imagerie fasciste, y compris critique. Le théoricien Andreas Huyssen a décrit le geste de Kiefer comme la transgression d’une limite soigneusement gardée. Ce tabou visuel n’était pas une pudibonderie : il tenait lieu de politique de la mémoire. En le franchissant, un artiste de vingt-quatre ans posait la question que la peinture allemande évitait depuis 1945, celle de savoir si l’imagerie du désastre pouvait être regardée en face plutôt que rangée.

Plomb, paille, cendre : ce que Kiefer met sur la toile

Surface de peinture épaisse en relief avec paille collée et coulures grises dans un atelier

La matière est le sujet autant que le motif. Le vocabulaire technique de ses tableaux comprend, entre autres, ces éléments récurrents :

  • le plomb, introduit en 1975 et jamais abandonné depuis
  • la paille, collée en bottes ou en épis, souvent sur des champs peints
  • la cendre et la terre, appliquées en couches épaisses
  • la gomme laque, le latex et l’émulsion, qui figent et jaunissent
  • des tournesols séchés, des racines, des tiges métalliques
  • des vêtements, des chemises de plomb, des maquettes de bâtiments

Le plomb, matériau d’alchimiste

En 1985, Kiefer acquiert le plomb déposé lors d’une réfection de la toiture de la cathédrale de Cologne. Le métal l’intéresse pour sa docilité et pour sa charge symbolique : c’est la matière de départ du Grand Œuvre alchimique, celle que les traités promettaient de transformer en or. Le tableau installé au Louvre en 2007 s’appelle d’ailleurs Athanor, du nom du four des alchimistes. Le plomb saturnien porte aussi, dans la tradition, la mélancolie et le poids.

Le végétal et la cendre

Les champs de Kiefer sont peints en perspective fuyante, labourés, brûlés. La paille collée y devient à la fois représentation et échantillon : elle figure le chaume et elle en est. Sa série Morgenthau Plan, montrée à New York au début des années 2010, tire son titre du projet américain de 1944 visant à convertir l’Allemagne vaincue en pays agricole. Des champs de fleurs, une catastrophe économique planifiée, la même image : ce court-circuit historique est la mécanique récurrente de son travail.

Livres, gravures et bibliothèques

Kiefer fabrique des livres depuis ses débuts, en papier, en carton, puis en plomb, assemblés parfois en bibliothèques entières que le visiteur ne peut pas ouvrir. Il pratique aussi la gravure sur bois à grande échelle, corpus auquel l’Albertina de Vienne a consacré une exposition, Die Holzschnitte, en 2016. Le trait au couteau et l’aplat noir y jouent un rôle proche de celui qu’ils tenaient chez les graveurs de la fin du dix-neuvième siècle, comme le montre notre article sur le bois gravé de Vallotton. L’échelle, elle, n’a plus rien de commun : certaines feuilles s’assemblent en murs.

Venise 1980, Kiefer et Baselitz

En 1980, Kiefer représente l’Allemagne à la 39e Biennale de Venise, dans le pavillon allemand, aux côtés de Georg Baselitz. Le choix, arrêté par le directeur du Städel de Francfort Klaus Gallwitz, fait entrer le néo-expressionnisme allemand dans le circuit international. La critique allemande, elle, rejette la présentation presque unanimement. Ce rejet initial vaut d’être rappelé : la carrière de Kiefer commence par un échec critique dans son propre pays, et sa reconnaissance vient d’ailleurs, principalement des États-Unis.

L’association des deux noms dure depuis. Elle explique que les recherches sur Kiefer débouchent régulièrement sur des questions relatives à son co-exposant de 1980.

Pourquoi Baselitz peint-il à l’envers ?

Depuis 1969, Georg Baselitz retourne ses motifs : personnages, arbres et aigles apparaissent la tête en bas sur la toile. Le procédé n’a rien d’une provocation gratuite. En privant le spectateur de la lecture immédiate du sujet, le retournement force l’attention vers ce qui reste, c’est-à-dire la touche, la couleur, le rythme, la construction. Baselitz peint bien à l’endroit puis oriente l’œuvre à l’envers pour l’accrochage, dispositif qu’il applique sans exception depuis plus de cinquante ans.

La reconnaissance américaine de Kiefer suit un calendrier précis : première exposition personnelle aux États-Unis en 1981 à la galerie Marian Goodman de New York, exposition à la Whitechapel Gallery de Londres en 1982, représentation de l’Allemagne à la 19e Biennale de São Paulo en 1987, puis une tournée muséale de 1987 à 1989 passant par l’Art Institute de Chicago, le Philadelphia Museum of Art, le Museum of Contemporary Art de Los Angeles et le Museum of Modern Art de New York.

La bascule française : Barjac, le Louvre, le Panthéon

Vaste hangar d’atelier avec structures de béton et passerelles métalliques sous une lumière rasante

En 1992, Kiefer achète La Ribaute, une ancienne filature de soie à Barjac, dans le Gard, et s’y installe. Le domaine atteint aujourd’hui quarante hectares et réunit plus de quatre-vingt-dix installations reliées par un réseau de chemins, de tunnels et de cryptes souterraines, avec un amphithéâtre de béton à cinq niveaux. Il y vit jusqu’en 2007, avant de transférer son atelier principal à Croissy-Beaubourg, en région parisienne.

AnnéeJalon françaisCe qui s’y joue
1992Achat de La Ribaute, à BarjacUn atelier qui devient une œuvre-paysage
2007Monumenta inaugural, Grand PalaisReconnaissance publique à très grande échelle
2007Athanor, escalier nord de la Colonnade, LouvreDécor pérenne, une première depuis Braque
2010Chaire de création artistique, Collège de FrancePremier plasticien nommé à cette chaire
2015Rétrospective au Centre Pompidou et à la BnFEnviron 150 œuvres réunies
2020Installation permanente au PanthéonPremière commande du monument depuis 1924
2022Ouverture de La Ribaute au publicVisites guidées sur réservation

Le cas du Louvre mérite un mot. Athanor occupe le haut de l’escalier nord de la Colonnade, espace dessiné par Percier et Fontaine en 1808-1809, et forme un ensemble avec deux sculptures. Kiefer y rejoint la liste des artistes qui, de Le Brun à Braque, ont orné l’architecture du palais. La toile montre une figure nue allongée en bas du champ, sous un ciel semé, et les inscriptions portées renvoient aux trois couleurs de l’alchimie.

Le Panthéon relève d’une autre logique. La commande accompagne la panthéonisation de l’écrivain Maurice Genevoix, le 11 novembre 2020, et s’appuie sur Ceux de 14, son récit des tranchées. Deux grandes peintures et six vitrines abritant des sculptures y sont installées de façon permanente. L’année suivante, en 2021, Kiefer investit le Grand Palais Éphémère avec Pour Paul Celan, ensemble de dix-neuf grandes toiles et de sculptures répondant au poète germanophone rescapé de la Shoah, dont les vers irriguent son œuvre depuis les années 1980.

Sa nomination à la chaire de création artistique du Collège de France, en 2010, appartient au même mouvement d’installation française : premier plasticien à occuper cette chaire annuelle, il y donne huit cours suivis de séminaires entre décembre 2010 et avril 2011. Cet exercice de l’exposé public, distinct de l’atelier, obéit à des règles précises que détaille notre repère sur les cycles de conférences.

Ce que dit la cote d’Anselm Kiefer

La question du prix revient sans cesse, et la réponse tient en peu de chiffres vérifiables. Le record public de l’artiste reste Dem unbekannten Maler (Au peintre inconnu), adjugé 3,55 millions de dollars chez Christie’s à New York en mai 2011. La toile, exécutée à l’huile, à l’émulsion, à la gomme laque, au latex et à la paille, représente la carcasse de la chancellerie de Hitler à Berlin. Le précédent record datait du 8 février 2007 chez le même opérateur, avec Lasst tausend Blumen blühen, peint en 1999 et vendu 3,13 millions de dollars.

Ces montants restent modestes au regard des sommets du marché contemporain, ce qui n’a rien de contradictoire. La valeur d’un Kiefer se joue davantage dans les collections publiques : le Metropolitan Museum de New York acquiert 54 œuvres sur papier dès 1998, et les grandes institutions européennes et américaines conservent l’essentiel des pièces monumentales. Une œuvre de six mètres, chargée de plomb et de paille, s’achète mal par un particulier et se conserve difficilement. La validation institutionnelle précède ici la validation marchande, mécanique déjà à l’œuvre chez les artistes du siècle précédent, comme le retrace notre article sur le ready-made et le pop.

Voir des Kiefer : trois lieux et un film

Deux grandes toiles sombres accrochées sous la voûte de pierre d’un monument néoclassique

Trois adresses permanentes suffisent pour se faire une idée solide sans attendre une exposition temporaire. Le Panthéon, à Paris, présente l’ensemble de 2020 dans un cadre architectural qui change tout à la perception de l’échelle. Le Louvre conserve Athanor et ses deux sculptures en haut de l’escalier nord de la Colonnade, à l’écart de tout autre accrochage. La Ribaute, à Barjac, ouverte au public depuis mai 2022 sous l’égide de la fondation Eschaton, se visite en groupe guidé, sur réservation, de la mi-avril à la fin octobre, en français, en anglais ou en allemand.

Les expositions récentes complètent le tableau pour qui suit l’actualité des musées. Le Stedelijk Museum et le Van Gogh Museum d’Amsterdam ont réuni vingt-cinq œuvres sous le titre Sag mir wo die Blumen sind, du 7 mars au 9 juin 2025, avant une reprise partielle à la Royal Academy of Arts de Londres, du 28 juin au 26 octobre 2025. La même Royal Academy avait accueilli sa première grande rétrospective britannique du 27 septembre au 14 décembre 2014.

Reste le film. Anselm, réalisé par Wim Wenders en 2023, tourné en 6K et distribué en salles en relief, filme les ateliers et les entrepôts comme des paysages. Le procédé rend enfin sensible ce que la photographie de catalogue écrase : la profondeur, la poussière, le pas du peintre entre deux toiles de sept mètres.

Prochaine étape pour un regard neuf : passer une heure au Panthéon devant les vitrines de 2020, puis relire quelques pages de Celan le soir même. L’écart entre les deux expériences est exactement le sujet de Kiefer.